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« Il y a beaucoup de domaines dans lesquels l’Afrique pourra devenir exportatrice, y compris dans le secteur financier », Arnaud de Bresson, Délégué général de Paris Europlace
2 avril 2018
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La Bourse régionale des valeurs mobilières de l’UEMOA (BRVM) et Paris Europlace viennent de lancer l’AfricaFinLab, le premier laboratoire de la finance sur le continent africain. Dans cet entretien accordé à l’Agence Ecofin, Arnaud de Bresson, Délégué général de Paris Europlace, situe sur les enjeux et les ambitions poursuivis à travers cette initiative inédite et innovante pour l’Afrique.

D’où est partie l’idée de création de ce laboratoire de la finance africaine ?

Paris Europlace est l’organisation en charge de développer et promouvoir la place financière de Paris et qui rassemble l’ensemble des acteurs en France à savoir, les entreprises industrielles, y compris, de plus en plus, les PME de haute technologie, les investisseurs, les banques et les autorités de marché. Et nous avons, notamment depuis la crise financière, beaucoup développé la coopération avec les places financières émergentes en Asie, en Chine, au Japon, dans les pays du Golfe, avec par exemple les places financières du Dubaï et d’Abu Dhabi. Mais également en Afrique avec le Maroc, la Tunisie et l’Algérie.

Et depuis 2016, avec la BRVM avec laquelle nous avons signé un accord de coopération pour travailler ensemble sur son développement à elle, ainsi que sur le développement des marchés financiers en Afrique. Nous avons donc réalisé une étude en 2017 sur ce qu’on appelle la désintermédiation des marchés bancaires et financiers en Afrique.

Ceci, pour montrer que l’Afrique s’ouvrait à de nouveaux canaux de financements afin d’accompagner les besoins des épargnants en leur permettant d’accéder à de nouvelles formes d’épargne, mais également d’accompagner les besoins des entreprises, y compris des PME, en matière boursière et sur le développement du marché obligataire.

Le résultat de cette coopération mise en place avec la BRVM a été la réflexion sur le lancement de ce AfricaFinLab qui va maintenant essayer de développer une expertise à travers la recherche sur le développement des marchés financiers en Afrique et l’accélération de l’innovation en matière financière sur le continent.

Quels sont les objectifs poursuivis par l’AfricaFinLab ?

Je dirais que l’AfricaFinLab s’est fixé trois objectifs principaux.
Premièrement, il s’agit d’accompagner la diversification des canaux de financement en Afrique afin de soutenir l’accélération de la croissance économique. Le deuxième objectif consiste à accélérer la mise au point d’instruments de suivi du développement de cette finance africaine en matière statistique et réglementaire. Troisièmement, il est question d’accélérer l’innovation et la recherche sur le développement de la finance du futur en Afrique.

Et donc pour cela, nous avons d’ores et déjà lancé plusieurs initiatives concrètes notamment la mise en place d’un observatoire des statistiques des pays d’Afrique consultable sur internet, qui rassemble une série d’informations économiques, bancaires et financières sur l’ensemble des pays africains.

Il est également prévu une réflexion sur le développement de nouveaux fonds d’investissement qui pourraient investir notamment dans les sociétés cotées en Afrique. Et là, il y a un important besoin de développer la formation et la sensibilisation des investisseurs, en Afrique comme au plan international, afin montrer les opportunités que représente le développement des sociétés cotées sur le continent. Enfin, les réflexions porteront aussi sur le développement des outils du capital-investissement qui évoluent progressivement sur le continent, afin d’accompagner principalement le développement des start-up dans les pays d’Afrique.

l’AfricaFinLab se veut un laboratoire à vocation continentale dans une Afrique qui compte plusieurs places boursières avec des réglementations quelque peu différentes. Comment comptez-vous fédérer toutes ces énergies ?

Le premier sujet qui me permet d’aborder cette question est celui de la régulation financière. C’est un sujet fondamental sur lequel l’objectif doit être de trouver le bon équilibre entre la nécessaire et indispensable protection des investisseurs et des épargnants, et le fait d’accompagner le développement des nouvelles technologies qui nécessite une régulation spéciale.

Les autorités de régulation doivent évidemment réfléchir de manière continue sur ce sujet, que ce soit pour ce qui concerne la finance traditionnelle, à travers les autorités de régulation boursière, et a fortiori en matière d’innovations technologiques.
Vous aurez remarqué par exemple que le ministère de l’économie numérique en Côte d’Ivoire a lancé une réflexion sur la régulation à mettre en place pour accompagner le développement des Fintech.

L’échange entre nos pays et l’Afrique sur ces sujets est évidemment un point particulièrement utile puisque nous pouvons bénéficier, dans les deux sens, des expériences africaines pour nous, et de l’expérience européenne pour l’Afrique.

Ce sont donc des sujets sur lesquels nous développons des travaux dans le cadre de nos différentes coopérations avec notamment le Maroc, la Tunisie et maintenant avec la BRVM.

L’autre volet de la question concerne évidemment la manière de trouver le bon équilibre entre la protection et le fait de pouvoir accompagner l’innovation. Il faut que la régulation protège les investisseurs, mais également le développement des nouvelles technologies. Et donc, là aussi, il faut que se développe un échange permanent entre les régulateurs et les acteurs industriels. C’est ce que nous faisons en Europe pour pouvoir permettre le développement des nouvelles technologies dans de meilleures conditions.

Aussi, je crois que nous sommes aujourd’hui dans une première étape qui est le lancement de cette nouvelle initiative sur laquelle nous avons travaillé depuis environ 3 ans avec la BRVM. Et nous sommes, dans le cadre de la coopération avec les places d’Afrique du nord notamment avec Maroc, la Tunisie et l’Algérie, déjà en train de travailler avec eux sur le développement des Fintech et de l’innovation financière.

Donc l’AfricaFinlab dont le président est Edoh Kossi Amenounvé, va chercher à développer les contacts avec les autres places financières africaines pour justement permettre d’élargir la démarche, afin de développer les échanges avec les organisations existantes dans les autres pays africains.

Face aux importants défis économiques auxquels ils sont confrontés, les Etats africains se tournent de plus en plus vers les marchés financiers internationaux pour lever des financements. L’AfricaFinlab pourrait-il, en plus des entreprises privées, apporter une solution locale à ce besoin croissant de financement de nos Etats ?

Nous avons vu et beaucoup parlé des enjeux et de l’importance des besoins de financement pour les pays d’Afrique, notamment au moment de la relance de la croissance américaine. Car ce sont des centaines de milliards de dollars pour les dix prochaines années qui doivent être mobilisés pour accompagner cette croissance.

Ces sources de financement peuvent être publiques, c’est-à-dire provenir des organisations internationales ou encore des gouvernements qui vont devoir contribuer et investir pour accompagner la croissance.

Mais le constat est que ces financements publics ne seront pas suffisants. Il faudra pas conséquent développer, dans le même temps, des financements privés qui peuvent être des financements bancaires ou boursiers, ou encore qui peuvent faire partie des nouveaux canaux de financement qui vont se développer dans le domaine obligataire, dans le domaine des placements, du capital investissement qui est un acteur important pour accompagner le développement des start-up, jusqu’au crowdfunding, c’est-à-dire le financement par les individus de manière collective avec de nouveaux instruments.
C’est donc la mobilisation de l’ensemble de ces canaux de financement que se fixe pour objectif l’AfricaFinlab. Ce qui nécessite, bien entendu, d’approfondir la connaissance de ces nouveaux canaux de financement.

Nous parlons également de la blockchain qui est également une nouvelle technologie qui peut être pertinente, notamment pour réduire les coûts dans certains domaines de l’activité bancaire et financière.

Il s’agit donc de développer l’expertise, les échanges, de sensibiliser les investisseurs. J’insiste beaucoup sur ce sujet car je crois qu’il est très important que l’Afrique fasse mieux connaître les opportunités d’investissement qui existent. Ceci, parce que l’Afrique a besoin que l’investissement international viennent également accompagner son développement.
L’AfricaFinLab a commencé à travailler sur la mise en place de fonds d’investissement pour attirer des investisseurs internationaux sur les bourses de valeur africaine. Et il faut pour cela développer une information plus adéquate, plus permanente, plus régulière pour ces investisseurs. C’est ce à quoi l’AfricaFinlab peut également contribuer.

Vous mettez particulièrement l’accent sur la Fintech. Pensez-vous que c’est une solution adaptée pour l’inclusion financière en Afrique ?

Oui, parce que le développement des Fintech est une nouveauté dans le monde. Et nous avons mis en place à Paris un pôle de compétitivité qui s’appelle Finance Innovation qui a pour mission d’accompagner le développement des Fintech en 2008, c’est-à-dire il y a à peine une dizaine d’années. Ce qui a permis d’identifier, pour la France, cette nouvelle activité qui se développer à partir d’entreprises et de PME de haute technologie, dans l’ensemble des secteurs de la finance notamment dans la banque, l’assurance, la gestion d’actifs, le crowdfunding. Des nouvelles start-up qui se développent en intégrant les nouvelles technologies telle que le digital ou encore le Big Data. Toutes ces Fintech se développent maintenant maintenant au plan mondial, y compris en Afrique, avec les talents qui existent sur le continent. Nous avons, à cet effet, rencontré plusieurs jeunes responsables d’entreprises africaines qui ont beaucoup de talent et que notre laboratoire AfricaFinLab va essayer, une fois encore, de fédérer.

Ce qui va permettre de développer des potentiels qui sont indispensables pour accélérer ces nouveaux développements, c’est-à-dire la digitalisation de la finance et de la banque afin de permettre l’accès de tous aux services financiers et bancaires. Ce sont donc ces Fintech qui peuvent contribuer à accélérer cette mutation technologique de l’industrie financière pour mieux satisfaire les besoins des épargnants et des entreprises dans les pays d’Afrique.

En parlant de nouveaux canaux de financement, vous avez évoqué le crowdfunding qui est en plein essor en Afrique mais qui bute actuellement sur des barrières réglementaires. Est-il prévu, au niveau de l’AfricaFinLab, un volet de lobbying auprès des régulateurs pour essayer de faire évoluer la réglementation dans ce sens ?

Vous avez raison de dire que l’Afrique peut-être un terreau approprié pour le développement du crowdfunding et de cette épargne de proximité car le contient à une longue expérience dans ce domaine. Il y a plusieurs années, nous travaillions sur le développement de l’épargne solidaire notamment dans les pays d’Afrique et je me rappelle avoir beaucoup travaillé sur le développement de ce qu’on appelait les tontines. C’est-à-dire des instruments d’épargne collective organisés au niveau des villages dans un certain nombre de pays d’Afrique, bien souvent à l’initiative des femmes pour fédérer une épargne afin d’accompagner les projets locaux, surtout agricoles, et même d’entreprise. Et je dois dire que ces tontines étaient pour nous un exemple qui nous a influencés pour développer, à l’époque, les mêmes mécanismes d’épargne.

Pour moi, le crowdfunding aujourd’hui est un peu un prolongement de ces instruments traditionnels sous la forme d’une épargne collective et plus large. Puisque, grâce aux technologies, on ne raisonne plus au niveau d’un village mais au niveau d’un pays, voire bientôt au niveau de plusieurs pays à travers des instruments d’épargne individuelle mis en collectif pour financer des projets.

Donc le crowdfunding qui me paraît être dans le prolongement de la tradition africaine qui aujourd’hui permet d’élargir ces instruments grâce aux nouvelles technologies et grâce à l’élargissement du nombre de participants.

Alors naturellement, la question de la régulation se pose. C’est-à-dire la nécessité, à la fois, de permettre d’accompagner ces nouveaux instruments mais également de veiller à ce que la sécurité des circuits, la protection des épargnants soit assurée. Car il peut y avoir des risques. Toute la question est de trouver le bon équilibre entre laisser faire que ses nouvelles technologies puissent se développer et assurer toujours la sécurité des épargnants.

Le cœur de l’industrie financière et au fond sa spécificité, c’est cette importance très grande de l’aspect de la protection de l’épargne qui doit évidemment veiller à ce qu’un individu ou une famille ne puisse pas être mise en risque et perdre tout d’un coup les avantages d’une épargne accumulée tout au long des années.

Je pense que, pour ce qui est de la place de Paris, en France, nous sommes sur le bon chemin y compris pour avoir beaucoup travaillé pour Paris Europlace à développer le dialogue entre les régulateurs, les acteurs industriels et les épargnants pour que tous comprennent les objectifs et les contraintes de chacun et qu’on puisse trouver un bon équilibre. C’est donc cette expérience que nous allons mettre à disposition au sein de l’AfricaFinLab.

L’AfricaFinLab prévoit développer des produits financiers exportables. Pensez-vous vraiment que l’Afrique peut trouver sa place dans ce créneau ?

L’objectif est aussi que l’Afrique soit en position d’exporter ses produits, ses services financiers, ses technologies et qu’elle ne soit plus uniquement importatrice comme elle a été dans le passé. La vitalité, la force de la jeunesse, le développement des nouvelles technologies, tels qu’on le constate aujourd’hui à travers le mobile, à travers les nouveaux canaux de financement, ou encore à travers les start-up montre que le potentiel est là et que l’Afrique à toutes les chances de devenir exportatrices de nouveaux instruments, de nouvelles technologies qu’elle aura développé en fonction des besoins des populations et qui peuvent intéresser d’autres pays où d’autres continents.

« L’objectif est aussi que l’Afrique soit en position d’exporter ses produits, ses services financiers, ses technologies et qu’elle ne soit plus uniquement importatrice comme elle a été dans le passé. »

Je pense, par exemple, à l’expérience développée en matière de paiement par mobile. Je pense également à l’expérience qui peut se développer notamment à travers le crowdfunding qui reprend largement une tradition africaine et sur lequel l’Afrique a certainement des choses à exporter. Je pense aussi aux expériences de gouvernance partagée des entreprises dans des secteurs traditionnels pour mettre en commun des moyens et faciliter la gestion. Il y a donc beaucoup de domaines dans lesquels l’Afrique pourra devenir exportatrice y compris dans son secteur financier.

Depuis Paris Europlace, comment voyez-vous le développement des marchés des capitaux en Afrique ?

Nous sommes convaincus, et ça a été le résultat de l’étude que nous avons mené avec la place financière de Casablanca entre 2016 et 2017, que l’Afrique est en voie d’une accélération très forte de sa croissance économique avec des besoins de financements importants.

L’Afrique être en train de connaître une mutation en terme de développement de son secteur financier avec la nécessité d’accélérer les financements bancaires qui aujourd’hui sont encore en pourcentage relativement peu développés. Le taux de bancarisation en Afrique qui tourne autour de 10 % est évidemment faible et constitue une préoccupation.

Il importe d’un côté d’élargir la bancarisation des populations et de l’autre d’accéder directement, grâce au développement technologique, aux nouvelles formes d’épargne qu’on appelle désintermédiées, ainsi qu’aux nouveaux canaux de financement par les marchés, par le capital investissement, par le crowdfunding qui constituent des canaux complémentaires.

Donc l’Afrique a, devant elle, un potentiel gigantesque en matière de croissance, ainsi qu’en matière d’accès à de nouveaux dispositifs de financement.

Et l’Afrique va prendre importance croissante dans le monde et dans la croissance économique mondiale, dans les prochaines années. Nous en sommes convaincus et nous sommes heureux de contribuer et d’accompagner ce développement, car je crois qu’il y a beaucoup d’intérêt à des échanges et des partenariats notamment franco-africains.

Propos recueillis par Borgia Kobri
Agenceecofin.com



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