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Ibrahima Coulibaly : « L’agriculture à petite échelle peut nourrir nos pays »
10 juin 2020

lors qu’on promet des jours difficiles au monde agricole africain, le président du Roppa* Ibrahima Coulibaly est persuadé que la crise du Covid-19 est une fenêtre d’opportunité.
Propos recueillis par Agnès Faivre

Alors que plane la menace d’une crise alimentaire en Afrique de l’Ouest, dont le nombre de victimes pourrait passer de 17 à 50 millions entre juin et août selon la Cedeao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest), certains États pourraient-ils revoir leurs politiques publiques dans le secteur agricole ? C’est en tout cas l’une des attentes du Roppa (Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest), créé en 2000 pour défendre une « Afrique nourricière ». Après la crise alimentaire de 2007-2008, ses membres, des organisations paysannes nationales, avaient joué un rôle clé dans l’élaboration de plans en faveur de la relance du secteur agricole. Selon son président, Ibrahima Coulibaly, la crise actuelle est donc une fenêtre d’opportunité pour développer des politiques ambitieuses en faveur de la souveraineté alimentaire. Éclairage.

Le Point Afrique : Les mesures de riposte face à l’épidémie de coronavirus ont été mises en place dans le courant du mois de mars en Afrique de l’Ouest. Cela correspondait à quelle phase de la production agricole ?

Ibrahima Coulibaly : Nous étions en pleine production maraîchère. En temps normal, ces cultures sont acheminées vers les marchés hebdomadaires où les intermédiaires viennent s’approvisionner pour desservir les capitales. Sauf que dans de nombreux pays ouest-africains, ces marchés ont été fermés. Ça n’a pas été le cas au Mali, mais il y avait une peur panique, car les gens entendaient que le Covid-19 était une maladie très contagieuse. Et surtout les commerçants intermédiaires, même s’ils achetaient ces produits, n’étaient pas sûrs de pouvoir les écouler, en raison des restrictions sur les déplacements et des couvre-feux – chez nous, les marchés sont des lieux très vivants, y compris la nuit. Tout cela a donc joué sur la dynamique commerciale. Et vu que la plupart des produits, à l’exception de la pomme de terre et de la patate douce, ne peuvent pas être stockés, les paysans ont été frappés de plein fouet par la crise. Leurs revenus ont chuté.

Quelles ont été les conséquences pour les consommateurs ?

Dans les campagnes, il n’y a pas vraiment eu de changement, car les gens consomment ce qu’ils produisent. Mais dans les villes, les fruits et légumes n’étaient plus très disponibles, ou alors à des prix plus élevés que la normale. La pomme de terre a par exemple augmenté de 50 % en quelques jours début mars.

Actuellement, nous assistons à une spéculation rampante. Ceux qui ont les moyens de stocker leurs marchandises attendent le meilleur moment pour vendre.

L’Afrique est peu touchée par le coronavirus par rapport au reste du monde, et il semblerait que les cas enregistrés soient plutôt concentrés dans les villes. Qu’en est-il en milieu rural ?

Dans le monde rural, les gens ne croient même pas à ce virus ! La méfiance vis-à-vis des décideurs politiques est telle qu’ils disent qu’il s’agit d’un mensonge du gouvernement, ou éventuellement d’un gros rhume. Nous avons vu plusieurs cas de grippe, mais nous ne savons pas s’il s’agissait ou non du Covid-19, car nous n’avons pas de tests de dépistage.

Les répercussions du coronavirus sont donc surtout économiques dans les campagnes. Les zones périurbaines sont aussi très affectées. Ce sont initialement des villages dont les terres ont été absorbées par la ville, où la population dépend fortement des petites activités informelles, comme la vente de beignets ou de produits transformés. Les revenus de ces personnes — souvent des femmes — ont chuté car les consommateurs, craignant que leurs produits ne soient contaminés, ont cessé de les acheter.

Comment cette crise sanitaire peut-elle peser sur la campagne agricole 2020-2021 ?

Nos États ont énormément investi dans les mesures de lutte contre la propagation du coronavirus. On parle par exemple d’un budget de 500 milliards de francs CFA rien qu’au Mali, ce qui donne le tournis. Dans ce contexte, on se demande si les gouvernements vont pouvoir subventionner les intrants dans le secteur agricole. Depuis la crise alimentaire de 2007-2008, ils garantissent une subvention à hauteur de 50 % du coût de ces intrants. Mais pour l’instant, rien n’a été annoncé, et cela nous inquiète sérieusement. Cette subvention est un apport considérable pour les producteurs, et elle est cruciale aujourd’hui. Dans le secteur du coton, les cours viennent de chuter sur le marché mondial, ce qui diminue le prix au producteur. Ne pas avoir de subvention est un découragement supplémentaire, qui fait craindre une mauvaise année pour le coton. Nous avons les mêmes inquiétudes pour les céréales. La crise sanitaire a aussi des conséquences importantes dans le secteur de l’élevage. Elle est survenue à un moment de négociations sur la libre circulation du bétail en Afrique de l’Ouest, qui avaient déjà perturbé la transhumance. Mais le Covid-19 a accéléré cette fermeture des frontières aux animaux, qui dépendent pourtant des fourrages dans les pays côtiers.

D’après la Cedeao, le nombre de personnes en crise alimentaire et nutritionnelle en Afrique de l’Ouest pourrait passer de 17 à 50 millions entre juin et août 2020. Comment appréhender ce risque ?

Pour l’instant, nous sommes encore face à de nombreuses inconnues : la date des premières pluies, est-ce qu’on va avoir des problèmes hydriques, de sécheresse, d’invasions de criquets ? Si ces facteurs se concrétisent en effet, il y a de fortes chances pour que la crise alimentaire vienne s’ajouter à la crise sanitaire. Et là, il faut vraiment que nos décideurs aient le courage de mettre en œuvre des politiques plus adaptées.

Au Roppa, et avec des organisations de la société civile, nous avons mis en place un comité de veille et d’action sur la crise alimentaire. Nous ne voulons pas d’un monde qui sera comme celui d’avant le Covid-19. S’il doit y avoir une crise, autant qu’elle soit positive et qu’elle permette de faire les ajustements et les changements nécessaires.

Quand la crise sanitaire est survenue dans les pays riches, une des premières préoccupations a été de nourrir la population, de faire des stocks, de fermer les frontières, et d’empêcher de vendre s’il y avait des risques. Or, c’est tout ce qu’on nous empêche de faire ici. Nous n’avons aucun stock. Même les années où on produit bien, tout est bradé. La sécurité alimentaire de nos pays n’est pas garantie alors que nous avons un potentiel productif énorme. Nous proposons des politiques souvent très cohérentes à nos gouvernements, mais, au final, nous voyons qu’elles ne sont pas appliquées jusqu’au bout.

Quels sont les blocages, selon vous ?

Le manque de courage politique. Nous restons des pays très extravertis, très dépendants de l’extérieur. Les décideurs peuvent mettre en place certaines mesures, mais ils reculent facilement aussi. Nos politiques agricoles restent noyautées par les institutions internationales, les bailleurs de fonds et les multinationales de l’agroalimentaire. On voit par exemple circuler des rapports sur le secteur agricole faits par des consultants payés à coups de millions, mais qui n’ont jamais vécu dans un village. Ce sont eux qui sont les experts, et nous qui sommes sur le terrain, on nous écoute moins. Nous sommes même souvent perçus comme des adversaires, parce que nous avons le courage de dire que telle politique ne peut pas fonctionner chez nous.

Le problème de l’Afrique, c’est une trahison des élites politico-économiques. Mais nous sommes tout sauf pauvres, nous sommes tout sauf misérables !

Nous comptons donc aujourd’hui sur la Cedeao, l’Uemoa et le Cills (Comité inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel) pour interpeller les États et faire avancer la région sur le plan des politiques agricoles à mettre en œuvre.

Vous êtes un fervent défenseur, comme d’autres organisations paysannes membres du Roppa, de la petite agriculture, caractérisée par le modèle de l’exploitation familiale. Pourquoi ?

C’est le modèle dominant ici : des familles qui travaillent ensemble et qui produisent ensemble. L’agrobusiness, c’est un modèle vu ailleurs qu’on veut transposer. Mais se développer, ce n’est pas copier. C’est une construction permanente à partir de nos réalités. Et l’agriculture à petite échelle peut nourrir nos pays. Prenez les populations rurales, qui représentent 60 à 75 % de la population selon les pays d’Afrique de l’Ouest. Elles vivent de leur production (mil, sorgho, tubercules, produits maraîchers).

C’est, certes, différent dans les grandes villes où les produits importés sont très présents sur les marchés. Mais il suffit de protéger un petit peu plus nos frontières. Nos producteurs n’ont besoin que de petits coups de pouce (accès au crédit à bas coût et à taux bonifié, subvention des intrants agricoles) pour être plus performants. À chaque fois qu’on les a appuyés, ils ont pu montrer leur potentiel. Après la crise alimentaire de 2007-2008 et l’instauration de subventions dans la filière riz au Mali, la production rizicole a augmenté de 30 %. Nous avons la possibilité de nourrir toute la population, y compris dans les capitales, j’en suis convaincu.

La priorité, c’est de faire en sorte que le marché soit porteur. Tout le monde vient vendre ses marchandises subventionnées chez nous, à des prix qui concurrencent désavantageusement nos propres produits. Réduire les importations alimentaires, c’est déjà régler l’essentiel du problème. Nous devons être mieux protégés par des politiques régionales et nationales.

Mais est-ce que les consommateurs sont prêts aussi à favoriser la production locale, quitte à bousculer leurs habitudes alimentaires ?

Il est vrai que les consommateurs, quand ils sont pauvres, n’ont pas vraiment le choix. La priorité n’est pas de savoir si on va acheter des produits sains dont on connaît l’origine, mais de se nourrir. Ils préfèrent donc la plupart du temps payer le riz asiatique, très vieux, conservé durant des années à grand renfort de pesticides, mais qui est moins cher. C’est encore une fois une question de politiques publiques, d’appui à la transformation et à la distribution de nos produits. Nous travaillons sur ces aspects-là aussi.

Le Roppa a créé en 2018 l’Alliance pour l’agroécologie en Afrique de l’Ouest. De quoi s’agit-il ?

L’objectif est d’accompagner la transition écologique des exploitations familiales en Afrique de l’Ouest. Souvent, les gens voient l’agroécologie comme une affaire conjoncturelle ou une opportunité pour attirer des financements. Mais une fois encore, cela correspond à la réalité de la plupart des exploitations familiales, qui n’ont pas les moyens d’acheter des intrants chimiques. Agroécologie, ça signifie donc d’abord pour ces producteurs agriculture à petit budget.

Concrètement, nous formons depuis plus de 7 ans les paysans à ces pratiques au Cifan (Centre international de formation en agroécologie) situé à Nyeléni, au sud de Bamako. Il s’agit d’apprendre à fabriquer des fertilisants organiques, des biopesticides à partir de certaines plantes qui ont des effets répulsifs contre les insectes et les ravageurs, ou de mieux comprendre le système de fertilité des sols. Nous travaillons avec des chercheurs indépendants des multinationales de l’agroalimentaire, et nous commençons à avoir une bonne expérience en la matière. Il faut aujourd’hui transposer ces questions au niveau politique.

Propos recueillis par Agnès Faivre
Le Point.fr


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